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Le Contorsionniste de Craig Clevenger










         Il y a des livres qui vous appellent, sifflant au vent une mélopée douce et amère qui vous met en éveil: cette chanson, vous la connaissez, vous en goûtez toute la poésie et le rythme. Elle fait déjà danser votre imagination. C'est une couverture, un synopsis, une phrase ou une citation. Moi: ce fut un tout pour ce livre. Et la chanson que ce livre sifflait, dans sa culture parfaite, était celle de Fight Club: Where is my mind ? des Pixies. Alors j'ai sombré, le sourire aux lèvres. 
        Une mélodie qui a marqué mon adolescence, tant par le film que le roman. Mais je ne parle pas seulement du cynisme, de la réflexion sur notre société, des visions inscrites dans mon imagination, du twist, de l'aspect punk... je parle également de la plume. L'organe essentiel à tout écrivain: celle de l'extension de sa propre âme.

          Le Contorsionniste, édité par le Nouvel Attila,  m'a pris par surprise à la suite d'une soirée littéraire dans une librairie. Et, ivre de curiosité, de promesses faîtes par la quatrième de couverture mais également avec une envie de lire "autre chose" que toutes ces maisons d'éditions qui ne prennent plus de risque, je suis reparti avec. Ravi de cette découverte tardive et bienvenue. Puis je l'ai approché comme on approche un OLNI (objet livresque absolument superbe et facilement identifiable par le "whow" que vous lâchez à la dernière phrase) et je l'ai refermé dans un sourire d'enfant ravi d'avoir pris autant de plaisir dans une lecture. Une sensation peu banale en vérité. Peu de livre m'ont fait vivre quelque chose d'aussi rare que cela. Et, bordel de dieu, ce livre est le digne descendant de Fight Club: tant sur la claque que sur le talent.
Alors lançons les Pixies, mais pas Where is my Mind,  car il y a d'autres pépites dans le repertoire de ce groupe. Et parce que ce livre, même si il est le digne descendant de cette oeuvre culte, arrive à avoir sa propre identité: celle d'une OLNI schizophrénique indispensable. 







Synopsis: 

C'est l'histoire d'un homme qui se réveille chaque matin dans un lit d'hôpital différent, sous un nom différent, victime d'une overdose d'une drogue différente. John Vincent est un faussaire de génie qui, pour échapper aux autorités judiciaires et sanitaires endosse des identités à l'infini. À mi-chemin de Trainspotting et de Memento, Manuel du contorsionniste est un très beau texte sur le corps, l'éducation et le vertige de l'identité, qui rappelle Irvine Welsh ou Chuck Palahniuk.



        Le Contorsionniste de Craig Delenger est le nouveau livre à la sueur punk que j'attendais depuis un siècle environ. Entre le thriller psychologique, le portrait satirique de notre société, l'enchaînement de punchlines littéraires superbes jusqu'à la quête de la perte d'identité: ce livre est une chose étrange à conserver dans le creux de sa bibliothèque. Rien n'est à jeter. Tout est à garder, donc si vous suivez encore.
          L'histoire, distillée entre les entretiens avec le psychiatre "commis d'office"  dresse le portrait d'un homme manipulateur, sujet à une migraine éternelle et récurrente, au dessus des autres par son intelligence et son comportement. Tout est conté dans un style à la première personne incisif, rythmé et empli de perles littéraires. De son enfance avec un père absent jusqu'à sa vie d'adulte aux multiples identités... nous ne perdons rien. Et heureusement, car tout dans ce récit est important: rien n'est laisser au hasard. L'auteur, comme son personnage John Vincent, est un prestidigitateur de qualité et tout dans son numéro est là pour épater le lecteur: vous n'avez encore rien vu. Mais, comme tout bon magicien, jouer avec lui en lui laissant croire qu'il contrôle le jeu. Dans cette alternance d'interrogatoire et de flashbacks, Craig Clevenger arrive à nous accrocher : nous en voulons toujours plus. Et plus, il y a en effet.


         La grande force de ce livre, outre la plume superbe du Monsieur (qui est normal de comparer à Palahniuk sur cette façon de décrire la banalité et la saleté du monde tout en y donnant de la beauté) dont il faut d'ailleurs remercier le traducteur  Théophile Sersiron pour le travail accompli, est dans sa cassure du code du récit. Le personnage, ce contorsionniste tordant son esprit et sa personnalité pour incarner plusieurs individualités (légalement, administrativement et même psychologiquement) est sublimé par les changements subtils qu'opère l'auteur dans sa façon d'écrire. Telle ou telle identité sonnera différente tout en conservant le noeud central de John Vincent: ce cynisme presque poétique. On oscille entre plusieurs identités, plusieurs prénoms et personnalités dans une joie de lecteur immense. On en danserait presque. 

J’ai le droit d’être nerveux. Restez trop calme et ça devient suspect. Il m’a fallu des années de pratique pour apprendre à avoir l’air naturel. Pensez au père de famille de classe moyenne sortant d’un cinéma X, regardant autour de lui comme un rongeur apeuré, vérifiant sa braguette, pensez au gamin aérant sa chambre et se gargarisant pour faire partir son haleine enfumée avant que ses parents ne rentrent. J’ai changé six fois de nom en trois ans, de nom, de numéro de sécu, de parents, d’expérience professionnelle, de bulletin scolaire et d’empreintes digitales. Je dois encore me rappeler comment avoir l’air naturel. "


           Sarcasme , intrigue bien ficelée avec un gros twist génial. Le livre de Clevenger m'a séduit. Mais plus que la nostalgie d'un Fight club, de ce roman ayant changé ma vie de lecteur et d'écrivain par sa façon de dépeindre le rythme de la pensée, il s'agit d'un livre qui mérite à lui seul le statut d'oeuvre culte. Il possède toute la maestria d'une plume sachant où aller, sachant dépeindre le monde avec la poésie cynique qu'elle mérite. Un livre à rajouter dans la liste de ceux qui hanteront ma vie de bibliophile patenté.





Note: Je suis le 20/20 de Jack. 


Le Contorsionniste de Craig Clevenger est traduit par Théophile Serdison et est édité par les éditions Le Nouvel Attila, une maison  d'édition à suivre.





Commentaires

  1. Je vais absolument le lire, tu me le vends encore mieux à l'écrit qu'à l'oral.
    Je valide grandement cet article.

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